PRIX NAISSANCE D'UNE ŒUVRE – FINALISTE 2025
«Trouver le temps d’écrire, c’est une lutte. Cette reconnaissance dit que j’ai bien fait de m’obstiner. »
Emmanuelle Pol
Née à Milan, élevée en Suisse, installée à Bruxelles depuis près de quarante ans, Emmanuelle Pol est finaliste du Prix Naissance d’une œuvre pour Jan, sur un air de jazz, roman qui est à la fois une déclaration d’amour au jazz, à la Belgique — et aux hommes.
LE LIVRE
Pouvez-vous nous parler de votre dernier roman, Jan, sur un air de jazz ?
L’éditeur l’a très bien résumé en quatrième de couverture : c’est une déclaration d’amour au jazz, à la Belgique et aux hommes. C’est venu d’une envie multiple.
La première, c’était de parler de la création artistique : qu’est-ce que c’est que l’état de création, le geste de création ? Dans quel état d’esprit fonctionne un artiste ? Comment passe-t-on des idées à une œuvre finie ? J’avais très envie de le faire sans parler de l’écriture, parce qu’un écrivain qui parle de l’écriture, c’est vite assez nombriliste. J’avais déjà effleuré ce thème dans mon premier roman, L’Atelier de la chair, avec un sculpteur. Cette fois, j’ai opté pour un musicien.
Il y avait aussi l’envie de rendre hommage à la Belgique. J’y vis depuis près de quarante ans, j’y suis toujours d’une certaine manière étrangère. J’ai le regard un peu distancié de celle pour qui ce n’est pas le pays d’origine. Mais c’est un pays accueillant, et Bruxelles est une ville que j’aime beaucoup. Après toutes ces années, je me suis dit que c’était peut-être le moment d’en parler.
Et puis parler d’amour, parler des hommes, ça reste mon sillon au fil de tous mes livres. Tout ça a cristallisé, et c’est devenu Jan.
L'ŒUVRE
Comment ce livre s’inscrit-il dans votre parcours d’écriture ? Y a-t-il un fil conducteur dans votre œuvre ?
Le fil conducteur, c’est souvent les autres, lecteurs et journalistes, qui me le renvoient. Ce n’est pas quelque chose de volontaire. Et je suis presque certaine que tous les écrivains vous diraient la même chose : c’est en se retournant qu’on voit le chemin.
En me retournant, je vois que mon fil conducteur, c’est peut-être une exploration de l’esprit humain et de son fonctionnement amoureux et sensuel. Et de ne jamais dissocier l’amour et les sentiments de la sensualité. Ce sont des histoires d’amour incarnées. Il y a du sexe pour dire plus simplement, et je le revendique. Une histoire d’amour sans le corps, sans la présence physique et sensuelle me paraît assez inimaginable, et assez inintéressante. Le corps et l’esprit sont un.
LE TRAVAIL D'ÉCRITURE
Comment écrivez-vous ? Avez-vous une manière de travailler qui vous est propre ?
J’ai le sentiment d’avoir un fonctionnement un peu curieux, mais c’est le mien. J’ai généralement un projet assez clair au départ, que je mets en place assez vite. Je suis plutôt structurée dans cette première phase.
Mais une fois que cette matrice est là, je commence à tripoter là-dedans dans tous les sens. Et à partir de ce moment-là, il y a une espèce de floraison plus anarchique, qui pousse l’œuvre dans des directions que je n’avais pas forcément attendues. Je reprends au milieu, à la fin. C’est beaucoup plus libre.
Il y a des auteurs qui planifient tout et ne s’en écartent jamais. Moi, j’ai besoin de la matrice au départ. Je ne pourrais pas commencer sans. Mais le grand plaisir, ensuite, c’est précisément de la quitter : prendre des chemins de traverse, me laisser aller à un autre endroit que celui que j’avais prévu.
« Le grand plaisir, c’est de quitter le plan pour prendre des chemins de traverse et se laisser aller. »
LE PRIX
Qu'est-ce que signifie pour vous d'être finaliste du Prix Naissance d'une œuvre ?
C’est magnifique. Je trouve que l’idée de ce prix est une idée magnifique et importante. Récompenser un livre, c’est une chose, mais récompenser la patience, l’obstination, le travail, un chemin qu’on ne suit pas forcément dans des circonstances faciles et qu’on essaie vraiment de creuser, c’est une démarche originale et précieuse.
Écrire dans une vie – en travaillant à côté pour gagner sa vie comme c’est mon cas – trouver ce temps d’écriture, cette disponibilité, c’est vraiment une lutte. Récompenser tout ça, récompenser une cohérence, c’est quelque chose de très important.
Et il y a aussi cette démarche du jury, qui lit plusieurs livres d’un auteur. C’est très précieux de savoir qu’on ne sera pas jugé sur un seul livre, mais sur un travail dans sa durée. Ça veut dire qu’on peut montrer plus de facettes de ce qu’on fait. Cette sélection me dit que j’ai bien fait de m’obstiner, et ça, c’est précieux.